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16/12/2010 | Catégorie: Journal |

Jour 131, Troutdale (Virginie), 2679 km

J’ai eu un commentaire sur ce blog comme quoi c’est souvent très sérieux. Oui je sais, et le présent billet va en effet dans cette direction. Mais dès qu’il y aura quelque chose de rigolo je me refais un devoir de l’y mettre. Ce sont les évènements qui commandent, pas moi.

Voila, je pars de Pearisburg sans mes amis. C’est triste, mais c’est la vie. Plus cette aventure se développe, plus je me rends compte d’un aspect qui m’avait échappé. Plus je rencontre de gens intéressants, plus je dois en quitter. Parfois, souvent même, il vaut mieux faire comme si de rien n’était et partir sans se retourner, comme si on allait se revoir la semaine prochaine.

La première vague

En partant de Pearisburg il fait froid mais c’est supportable. Mais c’était sans compter sur la neige… Me voila dans ma première tempête. C’est excitant et épeurant a la fois. Un petit 15 cm de neige, ça ne peux pas faire de mal. Je me rends cependant compte très rapidement que le sentier est subitement beaucoup plus difficile a suivre.

Au début ce n’est pas si mal; on voit encore la dépression du sentier dans la neige. Mais au fur et a mesure que les jours passent, le vent souffle toute cette neige en lames. Les sommets des montagnes et les crêtes sont particulièrement atteints. Il faut alors marcher jusqu’aux genoux.

Le plus drôle dans tout ça, c’est que je ne suis même pas équipé pour l’hiver. Tout ce que j’ai, et qui s’en rapproche, c’est un micro coupe-vent type k-way, une coquille pour les mains, des pantalons en polar et des bas pare-vapeur. Autant dire que je n’ai rien. Mais j’ai beaucoup de volonté et plus d’un tour dans mon sac.

Ainsi, même dans un froid de -10C (et parfois -15C) je marche confortablement. La neige est sèche et je peux marcher dedans sans me mouiller (ce qui serait a coup sur ma mort). La marche me réchauffe. Je suis encore en running shoes , mais en utilisant intelligemment des membranes imperméables (sac de plastique), il y a moyen de conserver mes bas au sec. Aussi, j’ai l’impression qu’avoir les pieds dans la neige “isole” mes pieds de l’air glacial.

C’est bien certain, je ne peux pas m’arrêter longtemps aux pauses. Après 5-10 minutes mes pieds n’en peuvent plus. Adieux les vraies pauses d’une heure, et plus la peine de penser aux power nap!

Après la marche

Si la marche est plutôt bien gérée, c’est la transition entre la marche et le dodo qui s’avère le plus difficile. Une fois j’ai essayé de camper dans la neige. La catastrophe… Si j’avais une tente ce serait bien, mais avec une bâche et un petit tapis de sol, c’est toute une histoire. La nuit ou la tempête a commencée, j’ai tenté l’expérience. En quelques mots, neige qui se faufile partout, courants d’airs, bâche qui s’affaisse sous le poids de la neige, froid qui entre par le sol a travers mon matelas. Il n’y a pas eu beaucoup de sommeil pour moi cette nuit-là.

J’ai donc réalisé que j’étais plus ou moins confiné aux lean-to. Ma grande frustration, au début, était le fait qu’ils n’étaient espacés que de 15 km. Impossible de marcher deux lean-to sans finir dans le noir (et risquer sérieusement de se perdre). J’ai donc cheminé a pas de tortue pendant une bonne semaine.

Arrivant aux refuges vers 1-2 heures l’après-midi, j’avais beaucoup (trop) de temps devant moi. Mais dans quelles conditions… Dès que j’enlevais mes souliers, ceux-ci se transformaient en sabot durs comme du bois, inutilisables jusqu’au lendemain. En passant de l’automne a l”hiver, j’ai l’impression de passer directement de l’école primaire à l’université. On ne rigole plus et il n’y a pas trop de place a l’erreur.

Confiné au lean-to, m’occupant à faire chauffer de l’eau pour me garder au chaud et pour sécher mes vêtements par la chaleur de mon corps, j’ai passé un trop grand nombre d’heures remplies de vacuité. Pour me rendre le moral plus difficile, tous les lean-to ici sont construits exactement de la même façon. Chaque jour j’ai l’impression d’arriver au même endroit. Ça n’a surement pas aidé au moral. Oui, l’évidence de ma vacuité intérieure et la solitude m’a mit a rude épreuve durant cette semaine.

Des pas dans la neige

Au bout de plusieurs jours de ce régime solitude, ho miracle, 1-2 km avant d’arriver a la route je les vois dans la neige. Pas de doute, quelqu’un a laissé l’empreinte de ses pas dans la neige. De toute évidence elles datent d’un bon deux jours, mais ça fait toute la différence pour moi. J’en viens les yeux remplis de larmes. Je ne suis plus tout seul au milieu de cette immensité glacée.

Ha non, pas encore…

La veille j’avais dormi dans lean-to au sommet d’une montagne a 4500 pieds d’altitude. Ça avait été ma nuit la plus froide jusqu’à ce jour: -18C. En repartant, au matin, je l’ai trouvée là, me regardant de ses yeux remplis de mort, résignés. La chienne était couchée en boule dans la neige, dans un petit creux. En fait, elle devait y être depuis plusieurs jours, car sous elle, le sol nu. Et si maigre… J’ai vu ce que voulait dire “la peau sur les os”.

Ma nourriture était rationnée. En effet, j’avais calculé sans la neige. Mais il m’était impossible de la laisser là, sans même la nourrir un peu. Je lui ai donc donné un peu de ce que j’avais, qu’elle a dévoré en un temps record. Je n’ai rien a faire des chiens perdus, mais là c’est différent. Par cette température et ce vent, je me demande si elle aurait passé 48h de plus en vie. L’évidence s’impose a moi: il faut l’emmener loin d’ici.

Ça n’a vraiment pas été facile de la sortir de son petit nid. Bien des fois elle sortait un peu, posait sa patte dans la neige, hésitait, et retournait en arrière. Ma voix s’est brisée en constatant qu’elle allait rester là, et mourir. Mais en persistant à l’appeler, elle a finit par venir.

Pour faire une histoire courte, je l’ai ensuite nourri a plusieurs reprises aux cours des heures ou elle m’a péniblement suivi. Puis, arrivé a une route, je l’ai confié a un homme à qui j’ai fais promettre (en insistant bien comme il faut) qu’il allait s’en occuper. Comment pourrais-je décrire le long regard triste qu’elle m’a jeté en me regardant partir?

Suite dans quelques jours…

3 comments to Jour 131, Troutdale (Virginie), 2679 km

  • Noni

    C’qu’on s’en fou Colin si c’est sérieux ou pas! Tu écris ce que tu veux, ce que tu as besoin d’écrire quoi! Si c’est du sérieux, c’est du sérieux!!!

    Bisou! xxxxxxx

    Noni

  • Sébast

    Je suis tout à fait d’accord avec le côté sérieux de tes commentaires. Je ne crois pas que ton aventure soit une farce. L’important c’est de partager ce que TU crois important de partager.

    C’est la deuxième histoire de chien perdu, à ton retour va-tu t’en procuré un ?

    Bonne continuation Colin, je suis derrière toi (te retourne pas, c’est une façon de parler) et je t’encourage très fort !!!

    A+
    Sébast

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